Les soudières françaises débutent leur transition énergétique

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La soudière de Laneuveville-devant-Nancy est exploitée par Seqens depuis 1865. (©Seqens)

Seqens lance la construction d’une unité de cogénération biomasse sur son site de La Madeleine, Solvay étudie la possibilité des CSR à Dombasle…Les soudières françaises cherchent à sortir du charbon pour réduire leurs émissions de CO2 et maintenir leur activité.

Article paru dans le magazine Formule Verte n°43

C’est sous la neige que, le 27 février 2020, la première pierre du projet Novawood a été posée sur le site de production de bicarbonate et carbonate de sodium de Novacarb à Laneuveville-devant-Nancy (Meurthe-et-Moselle). Cette filiale de Seqens entame, avec la construction d’une centrale de cogénération de biomasse, sa transition énergétique. En effet, ce site de production de carbonate et bicarbonate de soude, ou soudière, émet de grandes quantités de dioxyde de carbone : pour produire 550 000 tonnes de carbonate, et 150 000 tonnes de bicarbonate, ce sont 600 000 tonnes de CO2 qui sont relâchées dans l’atmosphère tous les ans dont 150 000 tonnes environ sont en réalité réutilisées dans la production de bicarbonate. Une autre soudière de la région, exploitée par Solvay à Dombasle-sur-Meurthe (Meurthe-et-Moselle), est confrontée aux mêmes problématiques d’émissions de gaz à effet de serre. « C’est une industrie qui est historiquement en base charbon, car le charbon, comme les autres matières premières utilisées telles que le sel et le calcaire, était une matière première locale et le procédé s’appuie sur des fours à chaux qui utilisent du coke (issu du charbon, ndlr). De plus, le procédé nécessite de grandes quantités d’énergie », explique Gildas Barreyre, directeur énergie du groupe Seqens. En effet, le procédé de fabrication du carbonate et du bicarbonate (mis au point par Solvay entre 1861 et 1865) nécessite énormément de vapeur pour les étapes de calcination. Et pour produire cette vapeur, les sociétés consomment plusieurs centaines de milliers de tonnes de charbon (entre 150 000 et 200 000 tonnes pour le site de Novacarb et entre 200 000 et 250 000 pour le site de Solvay) en provenance d’Afrique du Sud. Les deux sites français, qui consomment à eux seuls plus de 400 000 tonnes de charbon, ont donc décidé de réduire leur empreinte carbone via une démarche de transition énergétique.

Des déchets énergétiques

Afin de réduire son empreinte environnementale, la démarche de transition énergétique lancée par Novacarb se fait selon deux axes : le premier est le recyclage de 150 000 tonnes de CO2 pour la synthèse du bicarbonate de soude ; le second est un travail sur l’efficacité énergétique des procédés et un transfert d’usage (de la vapeur vers l’électricité décarbonée). Actuellement, le site consomme près d’1,2 TWh d’énergie. L’objectif est de réduire drastiquement cette consommation en se rapprochant du 1 TWh. Un maximum de l’énergie consommée proviendra d’énergies renouvelables dont la biomasse, le reste d’électricité décarbonée et en appoint, le gaz naturel, moins carboné. C’est ce que Novacarb compte faire avec le projet Novawood. Cette centrale de cogénération biomasse, qui utilise du bois déchet et des traverses de chemin de fer fournies par la SNCF comme combustible, permettra au site de fermer, d’ici à 2022, deux chaudières à charbon et ainsi de réduire ses émissions de CO2 de 150 000 tonnes par an, soit l’équivalent des émissions de 60 000 voitures. Le groupe Solvay a déjà entamé en février 2019 la construction de ce type d’installation dans son usine de carbonate de soude de Rheinberg (Allemagne). Cette chaudière, dont la mise en service est prévue au deuxième trimestre 2022, permettra une réduction de 30 % des émissions de CO2 du site, soit environ 150 000 tonnes par an, ainsi qu’une réduction d’un quart de la consommation de combustibles fossiles du site. La deuxième étape de la sortie du charbon de Novacarb consistera en la construction d’une centrale de valorisation de combustibles solides de récupération (CSR) sur le site industriel de Laneuveville-devant-Nancy : c’est le projet Novasteam. Cette matière est principalement fabriquée à partir des refus de tri des déchets solides. « Le projet Novasteam devrait permettre de réduire nos besoins en charbon de 30 %, ce qui entraînera une diminution de nos émissions de carbone de 67 000 tonnes », détaille Gildas Barreyre. Cette unité devrait entrer en fonctionnement d’ici à 2023/2024, et provoquer la fermeture de deux chaudières à charbon supplémentaires. « Nous utiliserons également du gaz naturel dans notre mix énergétique afin de compléter nos besoins en énergie. Cela nous permettra d’arrêter complètement l’utilisation du charbon comme source d’énergie », explique Gildas Barreyre. Avant d’ajouter : « A terme, nous émettrons moins de 250 000 tonnes de CO2, dont 150 000 tonnes entrent dans la composition du bicarbonate. Soit une baisse de 60% des émissions totales du site et de 85% des émissions de notre production d’énergie »

Une transition pour la pérennité du site

La première pierre du projet Novawood a été posée le 27 février 2020. (©Seqens)

Le groupe Seqens est déjà familier avec le CSR et la cogénération biomasse : ces deux technologies sont déjà exploitées sur la plateforme chimique de Roussillon. Aujourd’hui, cette plateforme ne consomme plus que 30 % de charbon, et devrait, d’ici 3 à 4 ans, ne plus utiliser de charbon. Le CSR intéresse également le groupe Solvay : une concertation préalable s’est déroulée du 20 janvier 2020 au 13 février 2020 sur un projet potentiel de transition énergétique de l’usine de fabrication de carbonate de soude et bicarbonate de sodium du site de Dombasle. Solvay s’est associé à Veolia pour remplacer les trois chaudières à charbon, qui permettent la production de vapeur, par une unité de cogénération sur base de CSR. Si ce projet de l’ordre de 180 millions d’euros voit le jour, il devrait permettre à cette soudière de réduire de 50 % ses émissions de CO2. Ces deux projets s’inscrivent dans la démarche de transition énergétique déjà entamée par Solvay et font suite à deux autres projets : une unité de cogénération biomasse à Bernburg (Allemagne) et une turbine à gaz sur son site de Rosignano (Italie). « Solvay peut mettre en place différentes technologies de transition énergétique sur chacun de ses sites en Europe. Chez Seqens, nous n’avons qu’un site à Laneuveville-devant-Nancy et nous devons nous appuyer sur ces différentes sources d’énergies renouvelables, de récupération ou bas carbone sur notre site », explique Gildas Barreyre.

Une autre raison pour la sortie du charbon de ces industries est que l’utilisation de cette roche sédimentaire comme source d’énergie n’est pas une solution pérenne. « L’Etat espère sortir du charbon d’ici à 2028, il est en voie de bannissement. La taxe carbone est plus élevée sur le charbon que sur les autres sources d’énergie », pointe Gildas Barreyre. Rien qu’en 2019, Seqens a dû payer 5 millions d’euros de taxe carbone. « Un tel impact sur nos résultats, impactant directement nos capacités d’investissement dans le maintien et le développement de ces activités, ce n’est pas pérenne », rajoute-t-il. Et la viabilité des soudières est nécessaire. Lors de la cérémonie de la première pierre de la future chaudière à cogénération biomasse, le sénateur de Meurthe-et-Moselle Jean-François Husson a rappelé que le département regroupe « les deux dernières soudières de France. Il est très important de les maintenir, elles représentent environ 5 000 emplois ». Le projet de chaudière à CSR de Solvay pourrait entrer en service en 2022, tandis que la démarche de transition énergétique de Seqens devrait permettre au site de Novacarb d’atteindre le zéro charbon d’ici à 2024, soit avec 4 ans d’avance sur les ambitions gouvernementales.

Des déchets en guise de combustible

Les combustibles solides de récupération (CSR) sont préparés à partir de déchets qui doivent être classés comme non-dangereux, et ne peuvent plus être recyclés dans les conditions économiques et techniques du moment (« en l’état des techniques disponibles »), ce que reprend la loi relative à la transition énergétique pour la croissance verte de 2015. Le CSR peut être produit à partir de déchets industriels banals, d’encombrants, de refus de tri des ordures ménagères et de résidus de broyage. Il est en moyenne constitué de 30 à 50 % de plastiques, de 10 à 20 % de papier-carton, de 10 à 15 % de bois de chantier, le reste étant composé de résidus textiles, de pneus et autres élastomères. Les CSR se caractérisent par un potentiel énergétique relativement élevé, ce qui les destine à une utilisation en cimenteries (pour ceux de haute qualité) ou bien dans des chaudières. La production de ce combustible s’inscrit dans la politique actuelle de réduction de l’enfouissement des déchets de 50 % à l’horizon 2025, ce qui devrait correspondre à 12 millions de tonnes de déchets enfouis en moins. Selon l’Ademe, 2,5 millions de tonnes de CSR seront produites annuellement en France.

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