Les biotechnologies pénètrent le marché de la beauté

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Entre demande des consommateurs et urgence climatique, les acteurs de la cosmétique ont à cœur de s’inscrire dans une démarche de durabilité. L’un de leurs outils pour y parvenir est d’avoir recours aux biotechnologies.

Les modes de consommation évoluent plus que jamais, les consommateurs sont en quête de produits éthiques, respectueux de l’environnement, mais aussi des hommes et des femmes. C’est d’autant plus vrai en ce qui concerne les produits cosmétiques. Ce marché, qui suit une croissance annuelle moyenne de 6 % et qui devrait atteindre les 716 Mrds $ de chiffre d’affaires d’ici à 2025, connaît un réel engouement pour les produits biosourcés : pas moins de 40 % des produits cosmétiques sont issus de la biomasse. Et c’est pourquoi un nouveau domaine émerge dans le monde des cosmétiques : les biotechnologies. « L’utilisation des biotechnologies dans la cosmétique est un domaine émergent et récent, qui a une dizaine d’années », estime Magda Carrasco, directrice du département international matières premières en recherche et innovation de L’Oréal. Ce que confirme le p-dg de la société de biotechnologies Greentech, Jean-Yves Berthon : « C’est un marché en pleine croissance, sur les salons on ne voit quasiment que des produits naturels. » Les biotechnologies représentent près de 5 % du marché des cosmétiques, selon les estimations des professionnels de la filière. « Il y a une prévalence de l’extraction classique, mais les biotechnologies sont en plein développement sur le marché des cosmétiques, même si la part de matières premières issues de biotech dans les portefeuilles des grands groupes est encore faible », dit Frédéric Bourgaud, directeur Recherche et Innovation de Plant Advanced Technologies (PAT). Quelles sont les raisons qui poussent au développement de cette filière ?

Un marché poussé par les consommateurs et l’innovation

L’Oréal utilise des cellules dédifférenciées de rose pour produire des actifs cosmétiques. – ©L’Oréal R&I Matteo

L’émergence des biotechnologies est en partie due au fait que ces technologies offrent de nouvelles perspectives pour développer de nouveaux ingrédients ou actifs cosmétiques. « Les biotechnologies permettent d’investiguer une plus large gamme de biomasses. Cela permet également de sécuriser l’approvisionnement en matières premières : si un pays est sous tension, ou n’est plus en mesure de fournir la biomasse requise, les biotechnologies permettent de développer les molécules d’intérêts en bioréacteurs », explique Jacky Vandeputte, responsable innovation de projets biomolécules au sein du Pôle Industrie & Agro-Ressources (Pôle IAR). Avant de rajouter : « Grâce aux biotechnologies on a accès à des molécules auxquelles on n’avait pas accès auparavant, et à des concentrations beaucoup plus intéressantes. » « Les biotechnologies permettent de diversifier et d’apporter différentes choses par rapport à l’extraction classique : on a un accès différent à la diversité végétale. On peut travailler sur des végétaux ou des ingrédients difficiles d’accès tout en s’affranchissant de la saisonnalité des plantes », renchérit Sébastien Duprat de Paule, directeur innovation et développement matières premières naturelles chez Yves Rocher. Cependant, le véritable moteur du développement de ces techniques de production reste la demande de naturalité de la part des consommateurs. « Le marché de la biotechnologie évolue favorablement poussé par la demande de naturalité du consommateur », explique la p-dg de BGene, Marie-Gabrielle Jouan. Et cette demande vient faire écho à la volonté des grands groupes de cosmétique qui veulent entrer dans une dynamique de cosmétique durable. « Le principal fil conducteur de cette dynamique est le côté naturel. La tendance actuelle est au circuit court, à la valorisation des produits et des coproduits », explique Jacky Vandeputte (Pôle IAR). Pour certains, les biotechnologies étaient un moyen de s’affranchir de certaines matières premières controversées, comme les ingrédients issus de la pétrochimie ou de matières premières animales. C’est le cas de la société Greentech. « Au début, les produits cosmétiques étaient pour beaucoup produits à partir de matières premières issus d’équarrissage – carcasse ou placenta. Et puis est arrivée la crise de la vache folle dans les années 1990. C’est à cette période que Greentech s’est rendu compte que la biotechnologie permettait de développer plein de choses, qu’il y avait un potentiel énorme avec les deux matières premières que sont les végétaux et les bactéries », se rappelle Jean-Yves Berthon (Greentech). De plus, les biotechnologies permettent de s’affranchir de certains solvants utilisés dans les méthodes classiques d’extraction qui peuvent s’avérer être toxiques, notamment pour l’environnement. « La biotech est une technologie propre. Elle n’utilise pas de solvants chimiques et toxiques, et évite ainsi une dégradation de l’environnement. Elle permet la substitution des produits de synthèse par des produits naturels. Par exemples, les silicones ont été remplacées par des nouveaux composés développés en biotechnologie », détaille Jean-Yves Berthon.

Vers une cosmétique plus durable

PAT produit des composés d’intérêt par extraction racinaire. – (c)Alexandre Marchi

Pour les professionnels du secteur, les biotechnologies sont clairement un moyen d’ancrer la cosmétique dans une dynamique de durabilité. « La biotechnologie constitue un réel levier pour contribuer à la cosmétique durable. Il est cependant nécessaire d’avoir une approche holistique du sujet. Biodiversité, matière première, changement indirect de l’utilisation des sols, solvants utilisés pour l’extraction…sont autant de critères à prendre en compte », prévient Magda Carrasco (L’Oréal). Pour les entreprises, il est important de pouvoir répondre aux demandes de naturalité des consommateurs, mais il ne faut pas pour autant que cela ait un impact négatif sur l’environnement. Nombre de marques cosmétiques ont à cœur la durabilité de leurs produits : « La cosmétique durable est dans notre ADN. En développant nos filières de production, nous respectons la biodiversité. Notre devise est « redonner à la nature ce qu’elle nous offre chaque jour pour la beauté des femmes » », explique Sébastien Duprat de Paule (Yves Rocher). Et cette envie de protection de la nature se retrouve chez tous. « En fin de chaîne, on regarde le profil environnemental du produit : il doit avoir l’écotoxicité la plus faible possible », note Magda Carrasco (L’Oréal). « Nous ne cherchons pas de nouveaux produits, mais des voies de production alternatives. Nous voulons mettre en avant le caractère naturel, durable et écoresponsable : se faire du bien tout en faisant du bien à la planète », renchérit Marie-Gabrielle Jouan (BGene). Car l’utilisation de végétaux pour un marché en constante augmentation présente un risque de surexploitation de la biodiversité. Pour éviter tout problème de destruction de la biodiversité, les professionnels du secteur ont recours soit à l’économie circulaire, soit à la mise en place de filières durables tout en respectant le protocole de Nagoya (voir encadré). La start-up BGene a opté pour la première possibilité : « Nous exploitons les coproduits de l’industrie forestière. Nous travaillons en circuit court : nous installerons notre démonstrateur à proximité d’un tas de bois pour que la matière première ait le moins de distance à parcourir », explique la p-dg de la société. Tandis que d’autres, comme Greentech, développent des filières de production : « Nous avons mis en place plusieurs filières, mais nous sommes particulièrement fiers de celle que nous avons développé au Pérou. Nous avons redécouvert une espèce endémique à ce pays, l’inca inchi, ou cacahuète inca, dont nous exploitons les oméga-3. Grâce à notre filière, plus de 5 000 familles péruviennes vivent de cette culture », raconte Jean-Yves Berthon. Avant de rajouter : « En mettant en place des cultures avec eux, on maintient la biodiversité en évitant un pillage. » Nombreux sont les groupes développant leurs filières de production dans les pays d’origine des végétaux exploités : « Nous avons une action de partage avec les communautés locales », indique Sébastien Duprat de Paule (Yves Rocher). Ces partenariats permettent de mettre en place une « agro-écologie qui permet de faire revivre des plantes menacées ou difficiles à cultiver, tout en mettant l’accent sur le respect de la biodiversité, comme nous le faisons sur nos 60 hectares de plantes cultivées en Agriculture Biologique à la Gacilly en Bretagne », ajoute-t-il.

Une technologie plus chère

Mais que valent ces technologies respectueuses de l’Homme et de l’environnement ? « C’est une technologie qui coûte plus cher pour l’instant », explique Marie-Gabrielle Jouan (BGene). En effet, la biologie synthétique a été portée à ses débuts par la crise pétrolière : face à l’augmentation des prix du pétrole, les sociétés ont cherché des alternatives naturelles et moins chères. Mais depuis, le prix du baril est très bas, ralentissant donc la dynamique de développement des biotechnologies. « Il est nécessaire de mettre en place une valorisation financière des technologies propres, dont l’empreinte environnementale est proche de zéro », ajoute la p-dg de BGene. En effet, les prix des ingrédients produits par voie de biotechnologie dépendent tout d’abord de la matière première exploitée ainsi que du substrat grâce auquel les molécules sont extraites. La méthode de production aura également un impact sur le prix : selon le rendement de la technologie les prix vont varier. « Une augmentation de la capacité de production permet de réduire les coûts de production et donc les prix », détaille Jean-Yves Berthon (Greentech). Avant d’ajouter : « Effectivement, les ingrédients fonctionnels produits par voie de biotechnologies sont plus chers, mais les tarifs restent raisonnables. Et c’est pareil en ce qui concerne les ingrédients actifs : la fourchette de prix est raisonnable. » Mais pour d’autre, il faut privilégier l’efficacité, la fonctionnalité de la molécule au prix. « Nous n’avons pas de règle absolue en ce qui concerne les prix des ingrédients. Le calcul doit se faire sur la quantité nécessaire pour en garantir l’efficacité », affirme Sébastien Duprat de Paule (Yves Rocher). « C’est une technologie basée sur l’efficacité : c’est un modèle économique intéressant seulement si on travaille sur des molécules rares. Ce qui est important pour le client en cosmétique, c’est le coût de la formule », renchérit Anne Musci, directrice commerciale de PAT. Malgré le temps nécessaire à leur développement, entre 5 et 10 ans, les biotechnologies ont un bel avenir dans le domaine des cosmétiques. Pour Magda Carrasco (L’Oréal), « les biotechnologies sont une boîte à outils qui ouvre un nouveau champ des possibles. »

Un texte pour protéger la biodiversité et les savoirs autochtones

Le protocole de Nagoya est un accord international sur la biodiversité qui a été adopté le 29 octobre 2010, lors de la 10ème Conférence des Parties. Il est le résultat de 6 ans de négociations et est entré en vigueur le 12 octobre 2014. Ce protocole vise à améliorer l’accès aux ressources génétiques. Il vise également à permettre un partage juste et équitable des avantages découlant de leur utilisation, ou des applications et de la commercialisation ultérieure. Autrement dit, toute personne tirant des bénéfices de l’exploitation d’organismes, ou de son code génétique, se doit de partager les gains avec le pays d’où proviennent les organismes. Ce protocole accorde également aux communautés autochtones et locales une reconnaissance des connaissances, innovations et pratiques qu’elles ont développées. Il leur reconnaît également « un droit d’accorder l’accès à certaines ressources génétiques. » Le protocole de Nagoya a été mis en place afin de mieux lutter contre la biopiraterie, l’appropriation illégitime des ressources de la biodiversité et des connaissances traditionnelles autochtones qui peuvent y être associées.

 

Fermenter des copeaux de bois

La start-up BGene réalise un travail d’ingénierie des micro-organismes. Elle utilise le bois pour produire des ingrédients à destination du marché des cosmétiques, plus particulièrement les arômes et fragrances. « Nous réalisons une fermentation de copeaux de bois issus de l’industrie forestière : le bois sert de source de carbone pour les bactéries, qui vont ainsi produire les molécules recherchées », explique Marie-Gabrielle Jouan, p-dg et co-fondatrice de BGene. Pour produire des molécules précises, il est nécessaire d’utiliser les bactéries possédant les bonnes enzymes. Pour ce faire, la société effectue un travail de recherche en bioinformatique, possible grâce au rachat de la société CAD4bio, lui permettant d’évaluer quelles bactéries seront les mieux adaptées. « Nous sommes capables de choisir les bactéries avec les meilleurs châssis. Si nécessaire, nous utilisons des MGM (ndlr : microorganismes génétiquement modifiés). Ils servent de petites usines pour produire les réactions, et restent dans le fermenteur. Ces bactéries ne peuvent pas survivre dans la nature, elles ne présentent donc aucun risque », explique Marie-Gabrielle Jouan. Grâce à la technologie de fermentation, BGene limite ainsi sa consommation en eau, en solvants ou son utilisation de matières toxiques pour l’extraction des molécules.

 

Des plantes à traire

La société Plant Advanced Technologies (PAT) produit des actifs pour la cosmétique ainsi que des extraits naturels grâce à une technologie inédite. Cette société travaille sur les plantes vivantes, et n’a besoin de réaliser aucune récolte. « Nous cultivons nos plantes en système aéroponique, en système hors-sol. Avec notre technologie, l’extraction de l’actif ne nécessite pas la destruction de la plante », explique Frédéric Bourgaud, directeur Recherche et Innovation de PAT. En effet, les actifs recherchés par la société se trouvent, en général, dans les racines de la plante : il suffit donc de couper une partie des racines, permettant ainsi à la plante de continuer à se développer. « Notre surface de production est 300 fois moins importante qu’une culture traditionnelle pour produire la même quantité d’actifs. Aujourd’hui, nous avons une vingtaine de plantes en production ou en voie de développement », explique Frédéric Bourgaud. « Notre leitmotiv est de sourcer l’insourçable. Grâce à notre site de l’île de La Réunion, nous avons accès à des plantes tropicales. Nous ne nous intéressons qu’aux plantes possédant des molécules rares », détaille Anne Musci, directrice commerciale du groupe. La société s’assure de la double durabilité de ses ingrédients : leur provenance ainsi que leur mode de production doivent être durables.

 

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